jeudi 7 décembre 2017

ATTENTION : ici, j'ai écrit 25 pages avant ce chapitre-ci. Cela raconte la vie d'Hirschwald en tant que commandant d'un autre camp: un camp de prisonniers qui devient, sous son impulsion, et après avoir rencontré Amon Goeth, qui l'inspire, un camp de concentration de la plus "belle" veine. Mais je ne publie pas tout ici. C'est juste un aperçu de l'histoire et de moments-clé. Pas le roman en entier.

CHAP 7

La défaite

À l'approche de la défaite de l'armée allemande, Hirschwald quitte le camp en habits civils. Il n'est pas certain que son entreprise aboutira mais il connaît un couple polonais d'origine allemande. A-t-il l'immense bénédiction de compter des amis en cette guerre ? Par prudence et esprit pratique, il prend avec lui une lourde mallette.

L'immense propriété s'étire maintenant face à lui. Le trajet a été rude et c'est avec soulagement qu'il pousse la grille mal fermée de l'enceinte. Un homme bourru s'approche de lui et lui fait l'accolade. Une certaine retenue est cependant perceptible. L'homme est gêné, mal à l'aise. Mais il l'invite cependant à entrer boire un verre de vodka.

Le séjour est petit, enfumé. Mais la chaleur réelle. Légèrement intimidante. Hirschwald se souvient que lors de sa dernière visite, la même pièce résonnait des cris des enfants jouant dehors par une belle journée d'été. Depuis lors, ceux-ci ont été confiés aux grands-parents maternels.

- Bartlomiej, la déroute est proche. Je viens d'abandonner mes hommes. Je dois impérativement rejoindre Berlin. Je n'ai pas le droit de te faire courir des risques. Cependant,...

Il observa la réaction intriguée de son hôte, qui n'avait pu s'empêcher de sourciller.

- J'ai ici de quoi te faire réfléchir.

Il étala sur la table basse quelques liasses de billets. De quoi faire frémir un matador avant son ultime face-à-face avec l'animal majestueux.

Bartlomiej partit d'un éclat de rire sonore et tapa hardiment le dos de son visiteur.

- Mon ami, tu as là de quoi rassembler en un élan mon patriotisme et mon intérêt ; tout cela saupoudré d'un soupçon de danger. Que me faudrait-il de plus pour être heureux ?
- Je n'en attendais rien de moins d'un esprit pratique comme le tien.

Il pensait également « et un esprit intéressé » alors que le bûcheron reprenait :

- Je ne dois plus qu'en parler à ma femme, mais j'en fais mon affaire. Tu peux être certain que notre affaire à nous est conclue et que, dès demain matin, nous pourrons partir avec la calèche.

Le lendemain, les deux hommes partirent. La route était jonchée de débris. Par contraste, ils eurent peu d'obstacles humains. Mais un après-midi, alors qu'ils atteignaient la frontière avec l'Allemagne, ils virent se dresser devant eux un patriote musclé, lourdement armé.

- Halte ! Contrôle !
- Mon ami, que se passe-t-il ? Y aurait-il une menace ?
- Je hais les Allemands. Certains fuient et tentent de rentrer chez eux. Je suis là pour leur faire la peau.
- Noble cause, mon cher ami. Voici mes papiers, ils sont en ordre, comme vous pourrez le voir. Quant à mon ami ici présent,...

Hirschwald tenta d'éviter de blêmir. Mais, au jugé, ce type était un simple d'esprit. Quoique sa façon de s'exprimer ne révélât rien, pas plus que son vocabulaire, ses manières et son faciès peu avenants ne semblaient pas sereins. Il jugea très vite la situation et estima qu'un gros coup de bluff pourrait le sauver. Il donna un coup de coude à son compagnon et gesticula tant et si bien en faisant semblant de vouloir parler sans que le moindre son ne sortit de sa bouche tout en imitant le parler gestuel des sourds muets que Bartlomiej continua :

- Mon malheureux ami, comme vous pouvez le constater, est un pauvre hère. Sourd et muet, le pauvre diable a le malheur de devoir se faire soigner en Allemagne. De plus, comme si ce n'était pas suffisant, il s 'est fait voler ses documents d'identité.

Comme le patriote dévisageait Günther d'un air suspicieux, il s'adoucit à l'énoncé de la fin de l'explication larmoyante de Bartlomiej :

- Dépourvu de tout dans la vie, il doit se reposer sur l'aide d'un vieil ami désintéressé comme moi pour le conduire à gauche et à droite. Je vais au poste de police le plus proche pour demander des documents provisoires pour lui avant de franchir la frontière.

Le camarade armé était intrigué. Bartlomiej sentait qu'il devait continuer et jouer sur la corde sensible du géant baraqué.

- Figurez-vous, mon cher ami, qu'il a perdu l'ouïe alors qu'il combattait les Allemands au début de la guerre. Une déflagration trop importante. Vous avez devant vous, jeune homme, un véritable héro, insista Bartlomiej avec des gestes emphatiques, et un timbre de voix rempli d'émotion.
- Ah bon ? répondit le simplet, qui commençait à donner dans le piège, aussi grossier fut-il.
- Déjà qu'il était déjà muet de naissance, ajouta l'habile magicien des tours de passe-passe émotionnels.

Les différentes parties se jaugeaient et, finalement, dans une ambiance soudain allégée, l'homme à terre baissa sa garde, recula d'un pas et dit de filer aller se soigner chez les « sales Schleus ».

- Quand ce sera fait et que vous reviendrez, tâchez de laisser un souvenir ; déposez donc quelques tonnes de TNT derrière vous et revenez à l'abri. Ah ah ah !
- Nous n'y manquerons pas, l'ami ! Adieu.

Ayant franchi illégalement la frontière, les deux hommes s'arrêtèrent dans une auberge familiale en rase campagne.

- Madame l'aubergiste, bien le bonjour ! Acceptez-vous les Polonais dans votre joyeux établissement ?
- Polonais, Russes, Grecs, Belges, ou Anglais... Tous sont les bienvenus dans ma demeure !
- Aussi les anciens nazis qui ont ruiné notre beau pays avec leur idéologie ? lâcha un hôte éméché par le vin.

L'aubergiste lui lança un regard chargé de sous-entendus et Hirschwald se tut. Tant d'émotions et de pensées ruminaient dans sa tête. D'une part, il restait imprégné des idées qui avaient autrefois procuré de l'espoir à toute une nation. Jamais il ne regretterait de s'être laissé inspirer par cette idéologie ; ses seuls regrets se portaient sur la débâcle qui s'en était suivi pour sa famille, ses proches, son pays.

Alors que Günther et Bartlomiej avalaient leur repas et discutaient joyeusement, mais aussi bruyamment, en raison des litres d'alcool qu'ils engloutissaient, un homme les observait. Il s'agissait de l'homme qui avait émis des réserves vis-à-vis des nazis, alors que les deux voyageurs venaient d'entrer pour demander le gîte. Cet homme avait pris de très sérieux risques en se signalant de la sorte car il pouvait se faire reconnaître par le commandant Hirschwald. Mais ce dernier était connu pour son manque de considération humaine et sa fonction de garde suprême du camp, qu'il occupait avec zèle, ne lui laissait pas le temps d'imprimer les visages de ses détenus. Pour lui, ils étaient tous aussi répugnants et sales que des pouilleux. Sa mémoire visuelle n'était pas mise à l'épreuve car il n'en éprouvait pas le moindre désir. Cela aurait été une marque de respect pour des moins que rien. C'est pour toutes ces raisons qu'il ne reconnaissait pas un de ses anciens détenus.

L'observateur attentif était un ancien prisonnier qui avait réussi à s'évader du camp d'Hirschwald. Juif et allemand, il était devenu un membre actif de la résistance allemande peu après son évasion. En cette qualité, il connaissait bon nombre de personnes qui pourraient lui venir en aide. Il raisonnait intensément. Il savait qu'il pourrait aisément abattre cette crapule de nazi à l'instant même. Mais il courait alors le risque de se faire arrêter et juger pour meurtre, là où il n'y avait que justice. En effet, Hirschwald outrepassait sa fonction de soldat et commettait de nombreuses exactions. Il avait particulièrement durci le ton et les sévices avaient été de plus en plus inhumains après son voyage à Dublin et sa rencontre avec Amon Goeth. Devenu un nazi de la pire espèce, Hirschwald ne méritait qu'une mort violente. Mais pas ici, pas devant des témoins. Il se leva et se dirigea vers le poste téléphonique.

- Allô ! C'est toi, Jürgen ?
- Jawohl !
- Prend du matériel et viens me retrouver à l'auberge de l'Ours. Il y a un client pour nous.
- Jawohl !

Rassuré et particulièrement jouissif à l'idée de se venger d'une crapule, Karl raccrocha le combiné et alla s'attabler à nouveau, ne perdant pas de vue les deux individus qui continuaient à plaisanter sans se soucier de la compagnie présente en ce lieu public. Karl se dit que ces deux crétins étaient décidément des proies bien faciles.

Vers deux heures du matin, alors que Jürgen était arrivé depuis trois heures, Bartlomiej et Günther montèrent cuver leur vin. Jürgen et Karl n'eurent aucune peine à les suivre sans se faire remarquer. L'aubergiste n'était pas payée à surveiller ses clients. Les autres clients étaient au pays des rêves depuis bien longtemps. Et les deux hommes pistés titubaient, bégayaient et ne voyaient pas clair. La chance voulut que les chambres des protagonistes soient en face l'une de l'autre. Les conspirateurs s'y glissèrent discrètement tandis que les autres entrèrent dans leur chambre après avoir lutté cinq minutes avec le trou de la serrure. Leur clé sortit de ce combat toute courbée.

Tandis qu'un véritable conseil de guerre avait lieu en face, Günther et Bartolmiej sombraient dans un monde onirique.

- Jürgen, où as-tu planqué les armes ?
- Dans la voiture, derrière l'auberge. Sous une belle et pesante bâche... en fait, sous mon chien de garde. Je plains le mec qui ferait mine de s'approcher.
- Très bien. Nous allons maintenant nous relayer pour dormir et monter la garde jusqu'à ce que ces deux-ci sortent de l'auberge. Cela ne m'étonnerait qu'à moitié qu'ils s'éclipsent en catimini.
- Tu plaisantes, ou quoi ? Tu les as bien regardés ? Il ne reste que quelques heures de nuit et ils sont loin... dans leur monde d'ivresse. Crois-moi, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles.
- Je pense que tu as raison, dormons tous les deux quatre heure et puis, relayons-nous jusqu'à dix heures. Tu dormiras ainsi non-stop jusqu'à huit heures et si rien ne s'est passé, je me reposerai un peu jusqu'à dix heures, après avoir pris le petit déjeuner ensemble à huit heures précises. D'accord ?
- Bien. Bonne nuit.
- La bonne nuit ! À demain, camarade.
- Tiens, tu es devenu un Juif communiste ?
- Dors au lieu de débiter des inepties !
- Ha ha ha ! Bonne nuit, Karl! T'inquiète, nous les ferrerons, ces salauds !
- J'espère. Dieu t'entende.
- Pan pan ! s'exclama Jürgen en mimant grossièrement avec ses mains. Fini !

Un sourire évocateur se dessina sur les lèvres de Karl et les deux comparses s'endormirent profondément.

Le lendemain, alors que les deux conspirateurs prenaient leur petit déjeuner, ils virent entrer leurs ennemis dans la salle de séjour. Jürgen alla discrètement retirer les armes dans sa voiture, laissant par après son rottweiler tout seul pour de nombreuses heures. Pour se faire pardonner, le maître avait emporté avec lui un peu de viande et de charcuterie qu'il avait offert à son molosse en guise de festin.

Revenu à table avec un étui de violoncelle rempli d'armes légères, Jürgen montra un peu d'angoisse. Il ne comprenait pas le méthode que son compagnon avait choisie pour se défaire des deux traîtres. Il s'avisa donc de tout faire pour éclairer sa lanterne.

- Comment allons-nous jouer cette partition de Salieri et Mozart ?

Se référant au célèbre Salieri, meurtrier présumé de Mozart, il engageait la discussion sur le meurtre à venir. Optant pour un code musical en parfait accord avec sa couverture de musicien.

- Mais de la manière la plus naturelle et la plus directe possible. En un temps. Comme tu le signalais toi-même hier soir, répondit Karl à son ami.

Jürgen ne comprenait pas trop bien et Karl ajouta, un ton plus bas :

- Une déflagration de musique, poum poum, c'est direct et sans bavure.
- Et quelle scène allons-nous choisir pour notre récital ? Une auberge ?
- Non. Un décor forestier. C'est le plus approprié à notre adaptation moderne de ce drame. Campagnard, rural, au milieu du chant des oiseaux, un requiem magnifique pour une prestigieuse victime, ne trouves-tu pas ?

Jürgen souriait. Son complice lui fit un clin d'oeil.

Ces détails réglés, Jürgen ne tarda pas à aviser son camarade de la sortie de l'auberge de leur candidat au rôle de Mozart assassiné. Ils regardèrent par la fenêtre et sortirent dès que Günther se fut un peu éloigné de la calèche pour aller payer l'addition tandis que Bartlomiej prenait place sur le siège avant et se préparait à partir. Karl et Jürgen ne prirent pas la peine de payer et se hâtèrent vers la calèche. L'angle d'approche offrait une couverture suffisante à tout qui désirait atteindre le véhicule sans être vu. Après avoir sommairement découpé la bâche, ils se hissèrent donc à l'arrière, au milieu des bagages.

Lorsque Günther revint, Bartlomiej ne tarda pas à fouetter ses chevaux et ils partirent au grand galop. Après quelques heures, ils arrivèrent à l'orée d'une forêt. Il était temps pour les deux comparses à l'arrière de l'attelage et dont la nervosité grandissait à mesure qu'ils craignaient d'être découverts. Bien entendu, il leur aurait été facile, l'effet de surprise aidant, de maîtriser et de tuer les deux proies désignées. Mais ils craignaient davantage d'éventuels témoins. Heureusement pour eux, et grâce à la Providence, la forêt offrait la scène de leur opéra.

Alors que, silencieux, ils avaient ouvert l'étui pour se saisir des armes, Karl, rendu fou furieux par la rage, tira sans réfléchir et sans la moindre coordination avec son ami. Il tua Bartlomiej d'une balle dans la nuque. Il se tournait déjà promptement vers Günther. Il hurla « Hirschwald », comme un défi. Mais le dénommé Hirschwald était doté de réflexes foudroyants, et il fit une culbute qui le propulsa en une fraction de seconde à terre, debout à côté de la calèche. Le militaire sut instantanément que la seule façon de sauver sa vie était de lancer la calèche à vive allure loin devant, sur ce chemin qui s'étirait à perte de vue vers l'autre côté de la forêt.

- Adios, amigos ! lâcha-t-il dans un éclat de rire sonore, tout en faisant de grands signes de la main et en se délectant des gestes furieux des deux personnages qu'il voyait se mouvoir à l'arrière du véhicule.

Mais aussitôt, il se demanda comment rejoindre Berlin. Trois jours plus tard, à force de débrouillardise et de rencontres, il se trouva devant un immeuble défraîchi, une étape importante vers la liberté.

jeudi 23 novembre 2017

CHAP 1

La guerre éclate

En cette année de l'an mille neuf cent trente-neuf, l'armée allemande envahit la Pologne, les Juifs sont marqués de la croix jaune et Hirschwald devient un des plus hauts dignitaires nazis. À l'âge de trente-neuf ans, Hirschwald suit la voie de son grand-père ; à lui désormais les honneurs de la grande armée de l'empire germanique. Les splendides uniformes de la Werhmacht du célèbre couturier Hugo Boss ont succédé aux antiques casques pointus des soldats prusses, que portait le vénérable ancêtre de Günther, mais le nationalisme, sous un vernis différent, est resté identique. Revêtu de l'emblème du Reich, l'officier rêve aux exploits qui lui furent contés lorsqu'il était enfant.

Lorsque la guerre éclata, Günther se remémorait régulièrement, avec nostalgie ainsi que de grands espoirs, ses soirées d'enfance devant le feu de la cheminée de la ferme des grands-parents. La chaleur et l'intimité prodigués renforçaient alors dans la jeune cervelle les épisodes épiques des combats de la fin du dix-neuvième siècle. Le point d'orgue était le moment solennel où le jeune garçon pouvait toucher du bout des doigts, et même caresser, l'antique arme à feu du service militaire du grand-père. Les photos usées sur lesquelles des alvéoles grouillaient tels des insectes dans des zones humides, passaient de main en main, été après été. Témoins muets des heures de gloire et de souffrance endurées par le patriarche, ces tirages sur papier jauni, fascinaient l'âme romantique du garçon. Il éprouvait alors de la sympathie pour son instituteur, le classant, lui et ses instantanés de guerre trônant en classe à hauteur du grand tableau noir, au rayon des héros de l'ombre.

Le jeune officier était ému aux larmes à l'évocation de ce passé. Son grand-père venait de s'éteindre en trente-huit et plus jamais il ne pourrait lui évoquer les exploits dont il essayait de s'inspirer. Toutefois, pour un fervent pratiquant tel que Günther, les prières qui montaient vers les Cieux évoquaient la patrie et le culte des ancêtres, morts, pensait-il, pour la gloire d'une race pure. Il humait toujours, dans son subconscient, les senteurs du bois brûlé et de la chaux de la ferme qui fut le terrain de jeu d'une enfance insouciante.

« Grand-père », se remémorait-il, « je suivrai ta loyauté et ta franchise, quoi qu'il m'en coûte » ; prêt à vendre son âme au diable en échange de la primauté de l'État sur un monde décadent, le soldat était tout dévoué à ce nouveau Fürher qui captivait les foules, tant son discours patriotique galvanisait les troupes. Et bien que la morphologie de son grand-père relevait davantage du type même du bûcheron, Hirschwald voyait des similitudes physiques entre les deux personnages. Et il se voyait déjà gagner l'estime de tous ses supérieurs sur les champs de bataille pour la plus grande gloire de l'Allemagne.

Toutefois, les premiers mois du conflit qui allait s'étendre au monde entier furent bien différents de ce qu'il s'était imaginé ; il s'agissait plus d'être le soutien logistique d'Einsatzgruppen. Dépourvue d'actions, cette fonction ingrate avait pour but de coordonner et de synchroniser les actions de différents groupuscules afin de leur indiquer précisément leur tâche dans le pillage, les arrestations et les exécutions d'opposants, d'intellectuels et de Juifs polonais.

Attablé dans un cabanon infesté de rats, Günther Hirschwald analysait les rapports de la situation sur le terrain. Terré tel un ours au fond de sa caverne, l'officier voyait parfois un rongeur s'approcher avec hardiesse de la table rongée par le froid et l'humidité. Tentant d'en effectuer l'escalade, la bête rêvait des restes de repas négligés au coin de l'espace de travail. Las, la malheureuse était inévitablement accueillie par un coup de botte assassin du gardien du festin.

Par un matin brumeux, alors que les derniers rapports étaient particulièrement positifs, Hirschwald se leva lourdement, s'approcha de l'armoire adossée au mur et ouvrit le battant bruyamment. Il s'était promis d'ouvrir un Bordeau millésimé lors d'une grande occasion. Le sourire au coin des lèvres, l'homme clignait des yeux à la vue de cette bouteille remplie du délicieux breuvage. Nul doute que ce dernier surclassait le nectar des Dieux de l'Olympe.

La SS, la SiPo, le SD et l'OrPo avaient augmenté la cadence des exécutions. Les dernières poches de résistance étaient sur le point de s'effondrer. Cela ne pouvait se fêter seul. Hirschwald interrompit donc son geste et tourna les yeux vers la porte. Allait-il convier les sentinelles ? Ou préférait-il aller chercher les gradés ? Ces derniers l'avaient déçu. À maintes reprises. La dernière fois était encore bien fraîche dans sa mémoire.

Hirschwald, Gontermann et quelques autres officiers avaient entamé une partie de cartes, alors que l'eau bouillante sifflait derrière le groupe. La chaleur relative prodiguée par le feu ouvert qui dansait dans l'âtre ne permettait pas aux hommes une douce oisiveté ; raison pour laquelle les esprits s'échauffaient. Alors que Gontermann était en train de gagner la partie, il déclara tout de go que, peut-être, l'occupation teutonne en Pologne n'était pas légitime. Son ami, le lieutenant Von Garp, semblait acquiescer mais se ravisa lorsque Engelberg cligna des yeux et les dirigea vers Hirschwald. Ce signal permit à Von Garp de prendre la mesure du courroux de leur supérieur dont les joues viraient au rouge vif. Réalisant un effort surhumain pour refouler sa colère, Hirschwald dut se raisonner en repensant aux premières heures de la campagne de septembre, lorsque ses subordonnés avaient fait preuve d'un grand courage et d'une loyauté sans faille. Ces mêmes hommes qui, aujourd'hui, gagnés par la lassitude et la lourdeur de leur mission, en venaient à parfois douter du bien-fondé de ce qu'ils pressentaient comme une guerre longue et désastreuse. Pas de blitzkrieg, mais au contraire un bourbier dont le front Est risquait de décimer les plus braves des soldats germains.

- Vous êtes fous ? Complètement insensés ! Vous êtes tombés sur la tête ? Gontermann, vous pouvez vous considérer dès à présent comme aux arrêts de rigueur.

Maîtrisant donc à grand-peine sa colère, Günther Hirschwald sortit du cabanon et s'enfonça dans la nuit, laissant ses traces de pas dans la neige immaculée. Ses hommes durent dès ce jour apprendre à se méfier et ne plus parler trop ouvertement de leurs états d'âme.

Et aujourd'hui, leur supérieur leur préférait quelques planctons pour fêter les dernières avancées de la grande armée allemande.

mardi 21 novembre 2017

PREAMBULE

- Attrape, Owens !
Le projectile mal calibré s'écrase dans l'indifférence la plus totale à un mètre de sa cible.

Nous sommes le 4 août 1936 et Jessie vient de bondir tel un félin à 8 mètres 06. Après une finale assourdissante où le public allemand avait pris fait et cause pour l'athlète Luz Long, la tomate pourrie de ce jeune officier n'émeut personne. Seule Mathilda tente de raisonner son fils :

- Mon coeur, aurais-tu oublié qu'il est inconvenant de faire preuve d'une telle hostilité ?
Le jeune homme n'écoutait point sa mère mais concentrait toute son attention sur la scène des exploits olympiques. Mais le plus bel exploit du jour, c'était Luz Long lui-même qui venait de l'offrir devant les yeux d'un Fürher médusé, et Hirschwald commenta, furibond :

- Non mais, vous avez vu ça ? Ce nègre d'Amérique qui se fait féliciter par notre champion ! C'est répugnant ! Viens, mère, partons ! Je ne veux plus voir un tel spectacle. Rien de bon ne vient des Etats-Unis, n'oublie jamais ce que je viens de dire.

Cette sentence déclamée, Hirschwald entraîna ses parents hors de l'enceinte de l'Olympiastadion. Le père se lançant dans une longue diatribe contre les Africains, Günther savourait chaque parole et se disait intérieurement que le paternel avait bien plus de bon sens que sa mère.

- Fils, conclut ce dernier au terme du discours le plus engagé qu'il ait eu depuis des années, discours dont la flamme avait été ravivée dans une ambiance torride, je ne t'adresserai qu'un reproche...

Günther Hirschwald n'en croyait pas ses oreilles.

- ... Tu as fui devant tes responsabilités. Tu avais l'occasion de faire entendre notre cause, la cause de la noble race aryenne. Utiliser une tomate pourrie et puis tourner des talons... C'est ce que j'appèlerais un manque de courage. Tu devais aller au bout de tes convictions et t'adresser en face de cet Owens ! Enfin, tu es encore jeune et je comprends que tu doives encore apprendre, ajouta-t-il, complaisant, devant l'air penaud qui décomposait le port altier de sa progéniture.

L'officier venait de perdre de sa superbe aux yeux de Fritz, son mentor. Il se promit en cette fin d'après-midi de faire l'impossible pour que son géniteur soit fier de lui. Bientôt, songeait-il, l'Allemagne lui procurerait l'occasion de laver, dans le sang s'il le fallait, le double affront de cette journée. La victoire d'un américain à la peau noire devant le blond aux yeux clairs, répondant au nom germain de Long. Ensuite, la remontrance dont il avait été l'objet. Dans le désarroi du moment, Günther Hirschwald ne remarqua pas qu'il n'avait pas été le seul à faillir : le chancelier avait également quitté l'enceinte olympique lors de la victoire de l'athlète noir. Geste de mépris et de dépit absolus, cela pouvait aussi être interprété comme une faiblesse de la part du dirigeant le plus craint de l'époque, au point que l'entraîneur de l'équipe olympique américaine du 4X100 mètres destituera le lendemain deux athlètes juifs au profit de Metcalfe et Owens.

ATTENTION : ici, j'ai écrit 25 pages avant ce chapitre-ci. Cela raconte la vie d'Hirschwald en tant que commandant d'un autre ...