jeudi 23 novembre 2017

CHAP 1

La guerre éclate

En cette année de l'an mille neuf cent trente-neuf, l'armée allemande envahit la Pologne, les Juifs sont marqués de la croix jaune et Hirschwald devient un des plus hauts dignitaires nazis. À l'âge de trente-neuf ans, Hirschwald suit la voie de son grand-père ; à lui désormais les honneurs de la grande armée de l'empire germanique. Les splendides uniformes de la Werhmacht du célèbre couturier Hugo Boss ont succédé aux antiques casques pointus des soldats prusses, que portait le vénérable ancêtre de Günther, mais le nationalisme, sous un vernis différent, est resté identique. Revêtu de l'emblème du Reich, l'officier rêve aux exploits qui lui furent contés lorsqu'il était enfant.

Lorsque la guerre éclata, Günther se remémorait régulièrement, avec nostalgie ainsi que de grands espoirs, ses soirées d'enfance devant le feu de la cheminée de la ferme des grands-parents. La chaleur et l'intimité prodigués renforçaient alors dans la jeune cervelle les épisodes épiques des combats de la fin du dix-neuvième siècle. Le point d'orgue était le moment solennel où le jeune garçon pouvait toucher du bout des doigts, et même caresser, l'antique arme à feu du service militaire du grand-père. Les photos usées sur lesquelles des alvéoles grouillaient tels des insectes dans des zones humides, passaient de main en main, été après été. Témoins muets des heures de gloire et de souffrance endurées par le patriarche, ces tirages sur papier jauni, fascinaient l'âme romantique du garçon. Il éprouvait alors de la sympathie pour son instituteur, le classant, lui et ses instantanés de guerre trônant en classe à hauteur du grand tableau noir, au rayon des héros de l'ombre.

Le jeune officier était ému aux larmes à l'évocation de ce passé. Son grand-père venait de s'éteindre en trente-huit et plus jamais il ne pourrait lui évoquer les exploits dont il essayait de s'inspirer. Toutefois, pour un fervent pratiquant tel que Günther, les prières qui montaient vers les Cieux évoquaient la patrie et le culte des ancêtres, morts, pensait-il, pour la gloire d'une race pure. Il humait toujours, dans son subconscient, les senteurs du bois brûlé et de la chaux de la ferme qui fut le terrain de jeu d'une enfance insouciante.

« Grand-père », se remémorait-il, « je suivrai ta loyauté et ta franchise, quoi qu'il m'en coûte » ; prêt à vendre son âme au diable en échange de la primauté de l'État sur un monde décadent, le soldat était tout dévoué à ce nouveau Fürher qui captivait les foules, tant son discours patriotique galvanisait les troupes. Et bien que la morphologie de son grand-père relevait davantage du type même du bûcheron, Hirschwald voyait des similitudes physiques entre les deux personnages. Et il se voyait déjà gagner l'estime de tous ses supérieurs sur les champs de bataille pour la plus grande gloire de l'Allemagne.

Toutefois, les premiers mois du conflit qui allait s'étendre au monde entier furent bien différents de ce qu'il s'était imaginé ; il s'agissait plus d'être le soutien logistique d'Einsatzgruppen. Dépourvue d'actions, cette fonction ingrate avait pour but de coordonner et de synchroniser les actions de différents groupuscules afin de leur indiquer précisément leur tâche dans le pillage, les arrestations et les exécutions d'opposants, d'intellectuels et de Juifs polonais.

Attablé dans un cabanon infesté de rats, Günther Hirschwald analysait les rapports de la situation sur le terrain. Terré tel un ours au fond de sa caverne, l'officier voyait parfois un rongeur s'approcher avec hardiesse de la table rongée par le froid et l'humidité. Tentant d'en effectuer l'escalade, la bête rêvait des restes de repas négligés au coin de l'espace de travail. Las, la malheureuse était inévitablement accueillie par un coup de botte assassin du gardien du festin.

Par un matin brumeux, alors que les derniers rapports étaient particulièrement positifs, Hirschwald se leva lourdement, s'approcha de l'armoire adossée au mur et ouvrit le battant bruyamment. Il s'était promis d'ouvrir un Bordeau millésimé lors d'une grande occasion. Le sourire au coin des lèvres, l'homme clignait des yeux à la vue de cette bouteille remplie du délicieux breuvage. Nul doute que ce dernier surclassait le nectar des Dieux de l'Olympe.

La SS, la SiPo, le SD et l'OrPo avaient augmenté la cadence des exécutions. Les dernières poches de résistance étaient sur le point de s'effondrer. Cela ne pouvait se fêter seul. Hirschwald interrompit donc son geste et tourna les yeux vers la porte. Allait-il convier les sentinelles ? Ou préférait-il aller chercher les gradés ? Ces derniers l'avaient déçu. À maintes reprises. La dernière fois était encore bien fraîche dans sa mémoire.

Hirschwald, Gontermann et quelques autres officiers avaient entamé une partie de cartes, alors que l'eau bouillante sifflait derrière le groupe. La chaleur relative prodiguée par le feu ouvert qui dansait dans l'âtre ne permettait pas aux hommes une douce oisiveté ; raison pour laquelle les esprits s'échauffaient. Alors que Gontermann était en train de gagner la partie, il déclara tout de go que, peut-être, l'occupation teutonne en Pologne n'était pas légitime. Son ami, le lieutenant Von Garp, semblait acquiescer mais se ravisa lorsque Engelberg cligna des yeux et les dirigea vers Hirschwald. Ce signal permit à Von Garp de prendre la mesure du courroux de leur supérieur dont les joues viraient au rouge vif. Réalisant un effort surhumain pour refouler sa colère, Hirschwald dut se raisonner en repensant aux premières heures de la campagne de septembre, lorsque ses subordonnés avaient fait preuve d'un grand courage et d'une loyauté sans faille. Ces mêmes hommes qui, aujourd'hui, gagnés par la lassitude et la lourdeur de leur mission, en venaient à parfois douter du bien-fondé de ce qu'ils pressentaient comme une guerre longue et désastreuse. Pas de blitzkrieg, mais au contraire un bourbier dont le front Est risquait de décimer les plus braves des soldats germains.

- Vous êtes fous ? Complètement insensés ! Vous êtes tombés sur la tête ? Gontermann, vous pouvez vous considérer dès à présent comme aux arrêts de rigueur.

Maîtrisant donc à grand-peine sa colère, Günther Hirschwald sortit du cabanon et s'enfonça dans la nuit, laissant ses traces de pas dans la neige immaculée. Ses hommes durent dès ce jour apprendre à se méfier et ne plus parler trop ouvertement de leurs états d'âme.

Et aujourd'hui, leur supérieur leur préférait quelques planctons pour fêter les dernières avancées de la grande armée allemande.

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ATTENTION : ici, j'ai écrit 25 pages avant ce chapitre-ci. Cela raconte la vie d'Hirschwald en tant que commandant d'un autre ...